Satoshi Kon

Poster un commentaire

13 avril 2013 par Marie Pruvost-Delaspre

Né le 12 octobre 1963 à Hokkaidô, et mort le 24 août 2010 d’un cancer du pancréas, Satoshi Kon est connu dans le monde de l’animation pour son regard acerbe sur les médias et pour avoir contribué à la reconnaissance de l’animation pour adultes et son statut de réalisateur-auteur peu courant dans l’animé.

En effet, au delà de son travail, l’auteur s’engage et participe en 2007 à la création de la Japan Animation Creators Association (JANICA) afin d’améliorer les conditions de travail des jeunes animateurs.

Il est aussi connu pour avoir revendiqué un contrôle absolu sur le e-konte, qu’il dessinait seul, avec une grande précision dans les indications de mise en scène.

  • KON MANGAKA

Passionné de manga dès l’enfance, ses sources d’inspiration, du cinéma à la BD, l’amène à s’intéresser à l’animation. Il cite notamment les séries de science fiction Yamato (1974), Conan, le fils du futur (1978), Galaxy Express 999 (1978-1981) et Mobile Suit Gundam (1979) et insiste particulièrement sur le manga cyberpunk Dōmu de Katsuhiro Otomo qui deviendra son maître.

En parallèle à ses études de design, il dessine son premier manga, Toriko, paru en 1985 dans la revue Young Magazine qui remporte le prix Tetsuya Chiba d’excellence pour débutant. Il travaille ensuite avec Katsuhiro Ōtomo en tant qu’assistant sur le manga Akira. Après avoir fini ses études en 1987, il continue dans le milieu du manga et publie Kaikisen en 1991, première de ses œuvres à sortir en format relié aux éditions Kodansha.

Kaikisen

C’est Katsuhiro Ōtomo qui amène son ancien assistant vers l’animation, en lui confiant les décors de Roujin Z en 1991. Satoshi Kon continue dans cette voie et participe à plusieurs projets dont le film Patlabor 2 de Mamoru Oshii (1993).

En 1995, il travaille sur le nouveau projet de Katsuhiro Ōtomo, le film omnibus Memories où il s’occupe du layout, du design des décors et du scénario sur le segment Magnetic Rose. C’est à cette occasion que Satoshi Kon va pour la première fois utiliser la notion de la réalité subjective sur l’une des scènes du film qui n’était pas prévu par le script d’origine.

Satoshi Kon s’engage dans le cinéma d’animation à la suite de cette expérience. Il semblerait que, par l’intermédiaire d’Otomo qui connaît bien Madhouse, on lui propose de réaliser une adaptation vers 1996.

  • À MADHOUSE

Kon jouit d’une certaine liberté sur cette production malgré le petit budget (1 million de dollars), et remanie l’histoire avec le scénariste, Sadayuki Murai, en y incorporant des réflexions sur la société japonaise contemporaine, les médias, etc.

Nobutaka Ike aux décors, Masafumi Mima au son, Susumu Hirasawa à la musique…

  • PERFECT BLUE (1998)

Perfect Blue, tiré d’un roman de Yoshikazu Takeuchi (1991), met en scène une jeune idole pop du groupe CHAM ! qui décide de devenir actrice, au grand dam d’un fan pervers (Mi-Maniac) et de sa manager Rumi.

Ex : scène d’ouverture, le concert de Cham

Approche graphique très réaliste pour ce thriller, loin des concepts occidentaux de l’animation de l’époque, ce film – interdit aux moins de 12 ans – fait sensation par la justesse du rendu des émotions des protagonistes, son introspection de la psychologie humaine tout en traitant un phénomène typiquement japonais, les idoles (voire le récent scandale autour de la virginité des chanteuses de AK48).

C’est un style qu’il conservera, par cette approche de la réalité subjective, et ses choix d’adaptation, faisant de lui un réalisateur atypique.

Le film se penche sur dédoublement de personnalité qui frôle la schizophrénie de la jeune Mima, jeune idole manipulée par ses producteurs qui la poussent à se lancer dans le quasi-porno, et poursuivie par un ancien fan, Mi-maniac.

Cette scène, qui a inspiré Black Swann, semble l’expression d’un fantasme morbide, mais illustre également la question de la réalité subjective : le jeu très puissant sur le point de vue, que ce soit celui de Rumi, de Mima, ou celui du spectateur/voyeur, construit un vertige très hitchcockien, transcrivant un trouble de la perception, l’écart entre le réel et notre expérience forcément focalisée de celui-ci.

Kon utilise la porosité entre le cinéma et la vie de l’actrice, pour nous interroger sur la place des médias dans notre perception du réel, mais aussi sur la construction symbolique d’une identité (présence du personnage de psy).

De la même manière, la scène du viol n’est jamais qu’une figuration symbolique des abus et de l’exploitation que subit Mima de la part de son producteur.

Perfect Blue questionne la fabrication de ces images féminines idéales et fausses que sont les idoles et autres actrices adolescentes, et nous interroge en tant que spectateur-voyeur. Mais il s’agit aussi d’un passage à l’âge adulte, qui entraîne une forme de culpabilité de la perte d’innocence dans une culture qui la valorise à l’excès.

  • MILLENNIUM ACTRESS (2001)

Millenium actress (l’actrice du millénaire, assez ironique ?) fonctionne selon la structure plus simple narrativement du film dans le film puisqu’on suit un producteur et un cameraman qui vont interviewer une star de cinéma déchue, Chiyoko Fujiwara, qui a arrêté sa carrière à son apogée. Elle avait commencé à tourner par amour pour un jeune peintre caché une nuit chez elle, et qui fuyait en Mandchourie les autorités militaires.

Il semblerait que Chiyoko soit inspirée de Setsuko Hara, grande actrice de l’âge d’or du cinéma japonais, qui avait commencé sa carrière dans la coproduction nippo-allemande La Fille du samouraï (1937) mais est surtout connue pour être l’actrice fétiche de Yasujiro Ozu (Voyage à Tokyo, Dernier Caprice) et Mikio Naruse (Le Repas). En 1963, elle se retire et vit depuis sans accorder la moindre interview.

Kon brouille les limites du documentaire et de la fiction en mêlant à la vie fictive de Chiyoko de vrais souvenirs de cinéma (Hara mais aussi Kurosawa…) : cet effet d’enchâssement assez complexe, au-delà de l’hommage au cinéma japonais classique, vise aussi un sens interne, celui de la description de la vie d’une actrice comme condensé de cinéma. Le réalisateur appelle cet effet un « trompe-l’œil ».

Il devient aussi une sorte de démonstration de la filiation entre animation et cinéma, ne serait-ce qu’en empruntant ce sujet cher au cinéma japonais qu’est le portait féminin (cf. Mizoguchi, Naruse, Imamura…)

Loin d’être aussi violent sur la condition de la femme que Perfect Blue, mais pose quand même ce fantasme masculin qui façonne les rêves féminins par leurs regards. Chiyoko devient ce vecteur, cette forme vide dans laquelle se déverse les images des autres, maus aussi la figure de cet effondrement post-moderne de la réalité, d’une vision de la femme moderne comme une chimère construite par le regard masculin.

C’est le film qui met en branle le travail de Kon sur les formes filmiques telles qu’elles peuvent être mise en œuvre en animation (gageure technique et de mise en scène). Ses propos montrent qu’il était très concerné par l’établissement d’un rapport logique et construit entre le fond et la forme.

  • TOKYO GODFATHERS (2004)

Pour Tokyo Godfathers, il bénéficie d’un budget un peu plus élevé (2,4 millions de dollar environ) que ses précédentes réalisations. Satoshi Kon abandonne cette fois-ci la réalité subjective pour la comédie et des thématiques plus sociales comme l’exclusion, la fuite des réalités, la différence, la coïncidence. Otomo, qui bénéficie d’un statut d’auteur-culte grâce au succès d’Akira, aide à la promotion internationale du film, qui remporte un certain écho dans les festivals.

Tokyo Godfathers suit une intrigue qui se rapproche du fait divers (un bébé abandonné, un soir de Noël), mais dont le point de vue décalé par les différents points de vue offerts par les protagonistes, l’adolescente fugueuse Miyuki, l’ancien parieur Gin et la ‘folle’ Hana. Le film navigue en permanence entre des scènes très dramatiques (le lynchage de Gin), et des éléments burlesques qui rappelle le cinéma hollywoodien de l’âge d’or (Keaton, Chaplin), comme le personnage du transsexuel Hana.

hana_singer

Tokyo Godfathers intègre à une intrigue de film de genre (mafia, dettes) un drame psychanalytique (le traumatisme de Miyuki autour de ses rapports avec son père), ce qui deviendra un fonctionnement récurrent.

  • PARANOIA AGENT (2004)

La première et unique série de Kon suit une structure assez similaire à celle de son long-métrage précédent, une fois encore autour d’un fait divers qui se transforme en obsession inquiétante (insécurité, violence cachée).

“Quand je travaille sur un film qui sort en salle, cela peut prendre plus de deux ans et requiert une méthode et un esprit homogène. J’avais envie de créer dans des conditions plus souples, de réaliser directement ce qui me passait par la tête. Je voulais également introduire une forme de nouveauté dans le type de divertissement, c’est pourquoi j’ai choisi la série TV.”

  • PAPRIKA (2006)

Paprika, film de science-fiction tiré du roman de Yasutaka Tsutsui (1993), est une commande de la part de l’auteur. Le roman raconte les tentatives d’une psychiatre, Atsuko Chiba, pour reprendre le contrôle sur l’invention révolutionnaire de son labo, le DC Mini, qui permet de lire les rêves et a été volé à des fins malveillantes.

Kon écrit le scénario et le e-konte presque tout seul, qui reprend un thème existant déjà dans Perfect Blue, et Paranoia Agent, l’alter ego fictif comme Mima et Chiyoko. On peut y déceler également la marque de Hitchcock, tant le statut de spectateur-victime de l’inspecteur Konakawa rappelle le personnage de Stewart dans Vertigo (1958), trompé sur l’identité de Kim Novak qui semble se dédoubler.

Mais Paprika va encore plus loin, car à la fin du film, il n’y a plus de différence entre rêves et réalité (cf. Bar où l’inspecteur a rdv avec Paprika), et cela touche en premier lieu l’espace !

paprika007

Mise en scène symbolique de l’analyse freudienne : comme l’héroïne de Tokyo Godfathers se souvient soudain qu’elle a poignardé son père, Konakawa, victime d’un cauchemar récurrent pour lequel il est traité par Atsuko Chiba, se rappelle d’un seul coup son meilleur ami de fac, qui voulait devenir réalisateur, souvenir qu’il a mêlé à celui du meurtre qu’il tente de résoudre. Les films entrent en résonance avec les rêves, dans un rapport d’équivalence.

Paprika entre par ailleurs dans la définition de l’animé carnavalesque (Dani Cavallaro), qui jongle avec la joie de la vie et la pulsion mort. Paprika joue avec l’histoire du cinéma comme mémoire collective (les films hollywoodiens dans les souvenirs de l’inspecteur Konakawa), c’est le film le plus réflexif et abouti de Kon.

Ex : la parade du professeur

En cela le choix de l’animation est primordial, car s’il utilise énormément de techniques liées à la PVR, mais seule l’animé permet de mêler réel et fictionnel de façon homogène, les images étant créées de toutes pièces. Kon a commencé comme décorateur : les détails qu’il apporte aux BG sont saisissants, et participent de ce sentiment de réalité fantasmatique, ils fondent même l’esthétique de Kon, qui consiste à naviguer constamment entre la description méticuleuse du quotidien et les affres de l’âme humaine

  • ANI-KURI (2007)

Série de 15 court-métrages de 1 minute réalisée pour la NHK, dont la participation de Kon avec le segment Ohayo (bonjour). Celui-ci décrit le réveil d’une jeune femme, dont le double se lève tandis que son corps est encore engourdie : les deux jumelles se croisent dans l’appartement jusqu’à ce que leurs images coïncident, c’est le réveil.

  • YUME MIRU KIKAI (2010-)

Le dernier projet de Kon a été laissé inachevé à sa mort en 2010. Madhouse pense dans un premier temps compléter le projet, dont le scénario était achevé, mais Masao Maruyama a annoncé en août 2011 que l’idée était abandonnée temporairement. Kon le décrivait comme un « road-movie pour robots ».

  • BIBLIOGRAPHIE

Dossier de Lycéens au cinéma sur Perfect Blue

Interview de Kon – Propos rapportés concernant Paranoia Agent

Osmond Andrew, Satoshi Kon: The Illusionist, Stone Bridge Press, 2010, 96p.

Napier Susan, « Excuse me, who are you? Performance, Gaze and Female in the Works of Kon Satoshi », in Brown Steven, Cinema anime, New York, Palgrave, 2008, 248p.

Martin Jessie, « Le cinéma d’animation et le privilège de l’imaginaire. De Fantasmagorie à Paprika », Entrelacs. Cinéma et audiovisuel, no. 8, 2011, http://entrelacs.revues.org/250

Message d’adieu de Kon sur son blog (en français)

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Contact

Marie Pruvost-Delaspre
marie.pruvost-delaspre (a) univ-paris3.fr
Université Paris 3 - Sorbonne Nouvelle

Catégories

Entrez votre adresse mail pour suivre ce blog et recevoir des notifications de nouveaux articles par mail.

Rejoignez 6 autres abonnés

%d blogueurs aiment cette page :