Mamoru Oshii

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14 avril 2013 par Marie Pruvost-Delaspre

« I.G est comme ma maison, exactement comme Manchester pour Manchester United. Cela ne veut cependant pas dire que je fais ce que je veux au studio » (Oshii, interview au Daily Yomiuri)

Oshii paraît entretenir un lien fort avec le studio I.G., mais il reste un artiste (in)dépendant, une figure intéressante à rapprocher de Kon ou Miyazaki, avec qui il a d’ailleurs collaboré.

Il est né le 8 août 1951 à Tōkyō. Il fait ses études à l’équivalent de l’école de beaux-arts, l’université d’arts de Tokyo (Tokyo gakugei daigaku) en section cinéma jusqu’en 1976.

La Jetée de Chris Marker

  • UNE JEUNESSE ENGAGÉE ?

C’est un grand cinéphile : Oshii est fasciné par le film expérimental en images fixes La Jetée (1962) de Chris Marker, qui reste une des références principales de l’univers d’Oshii à la fois pour la force de portée politique et le travail formel, qu’on peut retrouver, avec Oshima et Wakamatsu, dans ses influences graphiques.

Pendant ses années d’études, Oshii fréquente les activistes du groupe Anpo.

Mouvement étudiant  des années 1960 et 1970, ANPO Hantai s’opposait au traité de sécurité conclu entre les États-Unis et le Japon. Le Traité de coopération mutuelle et de sécurité entre les États-Unis et le Japon avait été signé en janvier 1960, alors que les forces d’occupation américaines avaient quitté le Japon. Il s’agit en fait d’une renégociation du Traité mutuel de sécurité États-Unis-Japon signé en septembre 1951 à San Francisco (connu sous le nom d’ANPO, abréviation de Anzen Hosho Joyaku, traité de sécurité garantie) sur la collaboration militaire entre les deux pays.

United Red Army (2009) de Koji Wakamatsu (1936-2012)

Mais aussi Nagisa Oshima, ou les films de séries B dérangeants et protestataires de Seijun Suzuki (1923-) comme La Marque du tueur (1967), qui ne sont pas sans rappeler Alphaville de Godard (1965).

C’est dans ces années également qu’Oshii met en place ce qui sera la saga de sa vie, Kerberos, une unité de police spéciale en conflit avec l’armée officielle dans une histoire parallèle au Japon contemporain, et où il met en scène l’acteur Shigeru Chiba. The Red Spectacles, en 1987, film noir faisant explicitement référence à La Jetée de Chris Marker, où il dépeint un Japon en proie au totalitarisme et à la corruption dans les années 1990. Il poursuit en 1991 avec Stray Dogs: Kerberos Panzer Cops mêlant action, comédie et contemplation. Il tourne enfin Talking Head en 1992, un film policier surréaliste largement expérimental.

The Red Spectacles de Mamoru Oshii, 1987

  • APRÈS LES ANNÉES DE FORMATION

Il entre en 1977 à Tatsunoko Production et travaille comme storyboarder.

En 1980, il part au Studio Pierrot pour travailler sur la série TV Lamu d’après le shoujo manga de Rumiko Takahashi paru en 1978 Urusei Yatsura. Il y rencontre ses futurs collaborateurs, le scénariste Kazunori Ito et le dessinateur Yoshitaka Amano.

Il réalise deux longs métrages à partir de la série, Urusei Yatsura: Only You en 1983 et Lamu : Un Rêve sans fin (Beautiful Dreamers) en 1984. Si le premier film est directement adapté de la série, le second s’en détache largement et est un des premiers exemples du style de Mamoru Oshii, ce qui est en fait, malgré son statut de commande d’adaptation, le premier film d’Oshii comme auteur, où apparaît déjà son style inclassable dans les catégories japonaises (kawai/hentai, shoujo/shounen…).

Bande annonce française de Beautiful Dreamers (1984)

Les fans de la série originale furent majoritairement indigné par l’orientation que Mamoru Oshii a donné au film, en s’éloignant radicalement de la comédie sentimentale. La mangaka elle-même failli rejeter le scénario. Pourtant, un tout autre public salua l’œuvre comme l’avènement du film d’auteur dans l’animation japonaise, avec Nausicaä de la vallée du vent de Hayao Miyazaki sorti la même année.

  • PRENDRE SON INDÉPENDANCE

Alors qu’il travaille pour Studio Pierrot, Oshii réalise en indépendant la série Dallos, en 1983. Il quitte le studio Pierrot pour le studio Deen, et y réalise en 1985 L’Œuf de l’ange (Tenshi no tamago), un film aux thèmes bibliques avec des personnages dessinés par Yoshitaka Amano, sorte d’exégèse de l’ancien testament.

Il s’agit d’un véritable film expérimental, sans dialogue, avec de longs plans-séquences, des travellings infinis qui se perdent dans le temps, des répétitions de structure, en hommage au cinéma (séquence finale de zoom arrière sur l’étang où s’est noyée la jeune fille rappelle fortement Solaris de Tarkovski).

L’Œuf de l’ange de Mamoru Oshii (1985)

Oshii a souvent présenté le film comme une allégorie de la précarité de la foi, de la croyance religieuse, mais le film préserve une multitude d’interprétations possibles…

  • PATLABOR

À la fin des années 1980, Oshii est sollicité par son ami Kazunori Ito pour rejoindre Headgear en tant que réalisateur. Headgear était un collectif de professionnels cherchant à promouvoir les travaux des membres et à nouer des contacts avec les producteurs. L’équipe comprenait les talents du scénariste Kazunori Ito, du compositeur Kenji Kawai, du designer Yutaka Izubuchi…

Ils conçoivent ensemble l’OVA Police Patlabor en 1988, puis The Patlabor: The Movie en 1989, et Patlabor 2: The Movie en 1993. C’est une des premières productions d’Oshii à combiner le dessin traditionnel et la CGI.

 

Patlabor I de Mamoru Oshii, 1989

Réalisés en pleine crise économique japonaise, la série et les films Patlabor montrent un futur proche où la crise sociale et les défis écologiques ont été résolus grâce à la technologie, ce qui en un sens le contrepied de tout ce qui se faisait en terme de SF (où la technologie se retourne contre l’homme, type Appleseed).

C’est aussi un film s’inscrivant dans la dépiction de Tokyo comme une ville-monde tentaculaire et autodestructrice, qui attire sur elle des pulsions violentes : la ville doit être punie pour son expansion irraisonnée et dévastatrice (urbanisation en flèche des 1960’s).

Le film s’inspire de l’explosion de la bulle économique de 1986 (バブルせいき) qui disparaît en 1990 suite à une dépréciation du dollar, mettant fin au « miracle économique japonais », faisant chuter les indices boursier et immobilier, et conduisant à la « décennie perdue » de déflation.

Dans la lignée de la série de Kerberos, on y trouve une réflexion sur la JSDF (Japanese Self-Defense Force, force d’autodéfense devenue de fait l’armée japonaise), et son rôle dans le maintien des accords militaires nippo-américains.

Patlabor augure la fascination d’Oshii pour le thème du terrorisme et du totalitarisme, présentant Tokyo sous la coupe d’une police incapable de la protéger des attaques. Son cinéma se donne comme profondément résistant et militant, à l’opposé à l’hégémonie des pouvoirs, qui rappelle le cinéma « enragé » japonais (Julien Sévéon).

  • GHOST IN THE SHELL (1995)

En 1995, Mamoru Oshii réalise l’anime cyberpunk Ghost in the Shell qui marque durablement l’animation et le rend célèbre au Japon, aux États-Unis et en Europe. Oshii a profondément transformé les mangas de Masamune Shirow qu’il adaptait en créant une atmosphère lente et méditative : il a supprimé l’humour présent dans le manga.

Ghost in the shell, un manga de Shirow

Le cyberpunk est un sous-genre de la Science-fiction qui fonctionne sur un mode dystopique, qui mêle préoccupations technologiques (les machines, l’information, les réseaux) et des thèmes politiques (anarchie, démocratie et dictature) dans le contexte d’un monde post-apocalyptique en complet délabrement, un genre qui se pose énormément de questions éthiques sur les progrès de l’humanité, la justice, l’évolution.

Ghost in the Shell de Mamoru Oshii, 1995

Le problème moral qui anime les personnages est celui de la nature humaine, et de ce qui la différencie des cyborgs : la reproduction mécanique des âmes (ghost) devenue aussi facile que celle des cellules, notre conception de la génétique, et en un sens de l’avenir de l’humanité, est bouleversée.

Oshii ne se contente pas d’utiliser des mythes préexistants, il en crée de toutes pièces pour rendre compte de la société moderne post-capitaliste dans laquelle évoluent ses personnages.

Aujourd’hui nous voyons au moyen d’un miroir, d’une manière obscure, mais alors nous verrons face à face ; aujourd’hui je connais en partie, mais alors je connaîtrai comme j’ai été connu. Saint Paul dans l’Épître aux Corinthiens

  • CONTRIBUTIONS EXTÉRIEURES

Oshii traverse une période d’inactivité comme réalisateur d’animation, de 1995 à 2004, mais participe à quelques projets collectifs et un film en PVR, Avalon (2001).

Oshii est également scénariste : il a également écrit le scénario du manga Seraphim dessiné par Satoshi Kon et celui du film d’animation Jin-Roh: La brigade des loups en 1999 qui est l’adaptation du premier volume de son manga Kerberos Panzer Cop, projetés à l’époque dans les futures années 1990, à la différence près que l’animation réalisée par Hiroyuki Okiura, est une rétro-fiction qui les re-situent dans le Japon des années 1950.

Jin-roh, de Hiroyuki Okiura, 1999

Après cinq ans de travail sur d’autres projets, Oshii retourne à la réalisation avec son très attendu film nippo-polonais Avalon (Festival de Cannes 2001). L’intrigue, assez proche de celle du film ExistenZ de Cronenberg (1999), mais rappelle aussi Stalker de Tarkovski (Avalon a d’ailleurs été tourné en Pologne), en se questionnant sur les frontières de la réalité (une sorte d’anti-Final Fantasy…).

  • INNOCENCE : GHOST IN THE SHELL (2004)

“…One of the main functions of Oshii’s work is to draw attention to the limitations of human vision and bring the viewer to a point where he/she can recognise the abstract, possibly transcendental, world underlying the seemingly solid object-oriented one we inhabit.” Richard Suchenski, Mamoru Oshii (2004)

Innocence a été le premier film d’animation sélectionné pour concourir pour la Palme d’Or à Cannes depuis La Planète Sauvage (Laloux, 1973). Le film se situe dans le même univers que GITS, avec les mêmes personnages (Major Kusanagi, Batō, Togusa), mais l’intrigue est cette fois centrée sur le dysfonctionnement de gynoïdes, des poupées sexuelles qui tuent leurs propriétaires.

Comme son prédécesseur, le film est nourri de nombreuses références littéraires, de L’Ève future de Villiers de l’Isle-Adam, à Locus Solus de Raymond Roussel (nom de l’usine où sont fabriqués les cyborgs), jusqu’aux dialogues ponctués par des citations de Milton et Descartes…

« Si nos dieux et nos espoirs ne sont rien d’autre que des phénomènes scientifiques, alors notre amour est également scientifique. » L’Ève future

Le film frappe par la maîtrise de sa mise en scène, le montage cubiste pensé comme un collage d’éléments visuels, le modelage du son et l’usage de la musique, en particulier dans la scène de carnaval, jeu de faux-semblants et de fantômes masqués au cœur d’une ville-monde digne du Metropolis de Fritz Lang.

  • THE SKY CRAWLERS (2008)

Adapté d’un série littéraire de Hiroshi Mori (2001), Sky Crawlers apparaît comme une suite de l’exploration technique de l’intégration des effets numériques à l’animation traditionnelle. Dans une Europe fantasmée, des hommes éternellement adolescents sont créés pour entretenir les frasques télévisées d’une guerre médiatique : ce script, finalement assez mystérieux, sert le propos en demi-teintes d’Oshii, qui s’interroge sur le sacrifice et la liberté, l’identité et la répétition du passé, les scènes contemplatives alternant aux combats aériens minutieusement chorégraphiés.

  • D’AUTRES HORIZONS ?

Depuis une décennie, Oshii ne se limite plus au cinéma et développe des pratiques plus mélangées, à l’image de l’installation musicale stéréoscopique qu’il crée avec le compositeur Kenji Kawai pour le pavillon japonais de l’exposition universelle de 2005, Open your mind (Mezame No Hakobune).

Les extraordinaires aventures des escrocs de la restauration rapide (Tachiguishi Retsuden, 2006) est un projet de film semi-documentaire hybride en superlivemation, une technique d’animation numérique de personnages en marionnettes de papier et décors photographiques déjà mise en place dans Avalon)Il s’agit d’une histoire accélérée de la modernité japonaise à travers la culture populaire et culinaire.

Plus récemment, il réalise le court-métrage expérimental de 13 min Je t’aime, sur morceau instrumental du groupe de rock Glay, diffusé en 2010.

  • BIBLIOGRAPHIE

– OUVRAGES :

Julien Sévéon, Oshii : Rêves, nostalgie et révolution, IHMO, 2012

Brian Ruh, Stray dog of anime, Palgrave, 2004

Frédéric Clément, Machines désirées : la représentation du féminin dans Ghost in the Shell, L’Harmattan, 2011

Dani Cavallaro, The Cinema of Mamoru Oshii: Fantasy, Technology And Politics, McFarland & Co Inc, 2006, 256p

– ARTICLES :

Atsushi Kumaki, « Dialectique de l’animé du robot : Super robot et Real robot », Inter-Lignes, vol. 9, 2011, p. 271–287.

Nakagawa Miho, « Mamoru Oshii’s Production of Multi-layered Space in 2D Anime », Animation, vol. 8, no. 1, 2013, p. 65–83.

Livia Monnet, « Anatomy of Permutational Desire: Perversion in Hans Bellmer and Oshii Mamoru », Mechademia, Fanthropologies, vol.5, 2010.

Richard Suchenski, Mamoru Oshii, Senses of cinema, 2004 (en ligne).

Entretien entre Oshii et Miyazaki sur Nausicaa.net

Leçon de cinéma d’Oshii Mamoru sur le site des Cahiers du cinéma

Article de Jasper Sharp sur Innocence, Midnight Eye

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Une réflexion sur “Mamoru Oshii

  1. […] début des années 1990, le studio engage le storyboarder Mamoru Oshii pour travailler sur les OAV et sur le premier film de Patlabor. À la suite de quoi, Oshii quitte le […]

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