une « nouvelle vague » animée ?

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21 avril 2013 par Marie Pruvost-Delaspre

Pour commencer, il faut rappeler que la Nouvelle Vague japonaise existe : elle désigne un mouvement de jeunes cinéastes apparu à la fin des années 1950 et s’opposant au classicisme des films de studio, trop peu en prise avec l’époque, pour aller vers un style tranché, relatant des phénomènes sociaux… On y trouve des réalisateurs tels que Nagisa Oshima , Yoshishige Yoshida, Shohei Imamura, Kôji Wakamatsu.

Mais l’expression nouvelle vague d’animation japonaise semble bien exister elle aussi – elle a été utilisée à Annecy il y a quelques années, pour désigner le retour, depuis le début des années 2000, de l’animation japonaise au Festival, dont les derniers frasques remontaient aux projections des films du studio Ghibli alors inédits.

On y trouve de nouveaux réalisateurs dans les grands studios, que ce soit Hiroyuki Imaishi à I.G., ou Mamoru Hosoda, Takeshi Koike et Sunao Katabuchi à Madhouse, ainsi que de nouveaux studios, plus petits et indépendants : Shaft, Brain, Studio 4°C, Comix Wave…

Beaucoup de ces artistes viennent du jeu-vidéo ou du graphisme, et introduisent au-delà des innovations techniques un nouveau style, réflexif et légèrement moqueur sur l’animé ; mais contrairement à la Nouvelle Vague d’origine, ils ne changent pas véritablement d’orientation thématique, c’est plutôt dans la forme qu’est introduite une forme de création, d’originalité. Ce tournant a probablement été initié par le travail de Gainax, qui introduit dans les années 1990 une politique presque auteuriste de développement du style personnel des animateurs, autour de la référence à l’animateur Yoshinori Kanada.

  • Le mouvement Superflat

Il s’agit d’un mouvement artistique postmoderniste fondé par artiste contemporain Takashi Murakami, dont les influences se retrouvent principalement dans la culture populaire, le graphisme et les mangas.

On retrouve parmi ses membres Aoshima Chiho (peintre), Nara Yoshitomo (illustrateur), Henmaru Machino (hentai artiste), Aya Takano (pop artiste), formant tous le Kaikai Kiki.

Pour Murakami, il s’agit de définir et parodier la culture japonaise post-WWII, qui s’est développé autour de concepts de consumérisme, de fétichisme et perversion sexuelle et de vacuité – mais aussi en rapport avec la crise économique depuis la fin de la Bulle, qui a réduit la célébration de la consommation à ironie.

Murakami, qui a fait des études de peinture japonaise (nihonga) aux Beaux-Arts, s’est questionné sur la représentation de la réalité dans l’art japonais, qui diffère complètement de sa représentation dans l’art occidental : « ce qui est important dans l’art japonais est la sensation de platitude (plat + fade). Notre culture ne conçoit pas le relief ». Cette idée l’a amenée à comparer des travaux classiques comme la peinture nihonga avec le style de certains animateurs, en particulier Yoshinori Kanada, y décelant des ressemblances dans le traitement de la perspective, des motifs et aplats.

Takashi Murakami

Ainsi, Murakami a travaillé à plusieurs reprises avec des animateurs. En retour, a influencé de nombreux animateurs, dont Morimoto et Mamoru Hosoda qui ont collaboré avec lui, mais aussi Anno Hideaki (Evangelion) .

Cf. Superflat Japanese postmodernity de Azuma Hiroki (Conférence à Paris 3)

  • Studio 4°C

Fondé en 1986 par Tanaka Eiko (productrice à Ghibli) avec l’aide de Yoshiharu Sato (ancien animateur de Ghibli). C’est au départ une petite structure (trois départements, production, animation et CGI, en tout une demi-douzaine de personnes, auxquelles s’ajoutent de nombreux artistes freelance), tourné vers la production de courts-métrages et d’œuvres libres et originales. Avec une renommée grandissante, elle se lance au bout d’une dizaine d’années dans le long-métrage (Memories en 1995, Spriggan en 1998). Plus récemment, les omnibus Genious Party (2007) et Genious Party Beyond (2008) offrait un aperçu des différents styles développés par le studio.

Kôji Morimoto (1959-)

Morimoto est un transfuge de Madhouse, qui a également fait un passage par le studio Annapuru de Akio Sugino. Animateur réputé, il a travaillé sur une bonne partie des projets importants de la fin des années 1980 : Akira, Kiki, Only you, L’Épée de Kamui, Memories… Depuis son entrée à 4°C, il se concentre sur des œuvres plus personnelles, comme le segment de The Animatrix (2003) et Noiseman Sound Insect (1997). Il travaille également comme graphiste, dont une collaboration avec Murakami Takashi sur des expos superflat.

Masaki Yuasa (1965-)

Après des études d’arts appliqués à Fukuoka, Yuasa entre en 1987 au studio Ajiado, pour lequel il travaille sur des séries comme Doraemon et Crayon Shinchan. Son style personnel et reconnaissable, crayonné et parfois délirant, fait de lui un des animateurs incontournable du personnage de Shin-chan. Il collabore en 1997 au court-métrage de Morimoto, ce qui l’amène à travailler de plus en plus avec le Studio 4°C. Cette collaboration culmine en 2004 avec la création de Mind Game, un long-métrage important dans l’histoire du studio, et qui marque une forme d’accomplissement dans le développement de la Nouvelle Vague.

Il s’agit d’une adaptation d’un manga de Robin Nishi, réalisé avec le soutien de Madhouse, qui reçoit à sa sortie le fameux prix Mainichi Ofuji Noburo. Majgré un échec commercial assez retentissant, le film reçoit un très bon accueil des professionnels et des fans. Yuasa a dit à l’époque son ambition d’élever le niveau des longs-métrages d’animation en considérant le public comme apte à apprécier des œuvres un peu hors-normes.


Avec son esthétique inédite et originale, sorte de patchwork de styles et de tons au sein d’un même récit, Mind game défie l’unité de style, mais aussi l’unité de temps de l’action, puisque le film joue à présenter plusieurs résolutions possibles à chaque situation : d’ailleurs le film se termine sur la pancarte This Story Has Never Ended.

  • A Madhouse : une nouvelle génération

Mamoru Hosoda (1967-)

Après études d’arts, et échec à intégrer l’école d’animation des studios Ghibli, Hosoda est embauché en 1995 à la Toei et travaille sur de nombreuses séries, en particulier comme storyboarder (Dragon Ball Z, Sailor Moon). Il passe à la réalisation en 1999 sur l’adaptation cinématographique de Digimon. Il est remarqué en 2000 pour son spot publicitaire pour Vuitton Superflat monogram, en lien avec la campagne de M.

 

Il réalise la sixième des dix adaptations pour le cinéma de la série shônen d’Eiichiro Oda One Piece, Le baron Omatsuri et l’île secrète (2005), qui est remarquée pour l’originalité de son style comparé aux autres épisodes de la série. Il quitte ensuite la Toei en 2005 pour devenir free-lance et se lie avec Madhouse, qui va de fait produire ses deux longs-métrages suivants, La Traversée du temps et Summer Wars.

La Traversée du temps (2006)

Adaptation d’un célèbre roman de jeunesse, Toki wo kakeru shôjo, de Tsutsui Yasutaka (1965), a déjà adapté en manga, film PVR, chansons… Même s’il n’a pas joui d’une sortie en salle grandiose, le film a remporté de nombreux prix (Grand prix du festival d’Annecy, LM au festival de Catalogne, prix Mainichi…).

La première réalisation personnelle de Hosoda marque par la qualité de sa mise en scène : les sentiments des personnages sont présentés de manière fine et multilatérale, la temporalité et le rythme sont très travaillés, en particulier dans l’usage des voyages temporels de Makoto, qui ne voyage pas véritablement dans le temps mais fait des bonds dans le passé proche, ce qui brouille la ligne narrative et crée un jeu incessant avec le spectateur.

Summer Wars (2009)

Premier film sur scénario original de Hosoda, bien que le récit soit assez proche de son premier long-métrage de commande (Digimon: Our War Game, 2000), Summer Wars met en scène Kenji, un génie des maths et informaticien, recruté par Natsuki, une fille de son lycée pour jouer son petit ami à une fête familiale, avant que le monde soit mis en péril par les dysfonctionnement d’OZ, un monde virtuel qui fonctionne comme un réseau social, une plateforme communautaire et un espace public alternatif, qui se trouve piraté par l’intelligence artificielle Love Machine (cf. Morning Musume, groupe d’idoles).

Le film mêle des problématiques très contemporaines (Facebook, Twitter, Mixi, les services en ligne, les plateformes de vie virtuelle comme Second Life) et un imaginaire purement japonais (le domaine du clan Jinnouchi d’après les Sanada d’Ueda, une vieille famille de samouraïs, le jeu de cartes hanafuda dont la grand-mère est friande, les guerres féodales qui a valu son titre au film, les arts martiaux…). Sa force est ainsi de développer en parallèle à sa réflexion sur les réseaux et les médias, une histoire beaucoup plus traditionnelle sur un amour naissant, un drame familial, les liens qui unissent les membres d’une famille.

Sunao Katabuchi (1960-)

Sunao Katabuchi travaillait déjà sur Sherlock Holmes de TMS au début des années 1980 comme scénariste. Miyazaki le débauche pour travailler comme assistant réalisateur à Ghibli sur Kiki la petite sorcière en 1989, mais la même année Katabuchi rejoint le studio 4°C, ce que Miyazaki vit comme une trahison impardonnable. Il y réalise son premier LM, Princesse Arete, en 2001. Il se rapproche ensuite de Madhouse, qui l’embauche comme scénariste et réalisateur sur sa série de gangster pour adulte Black Lagoon (2006). Cette expérience lui permet d’obtenir l’aide du studio pour mettre en scène Mai Mai Miracle, son dernier LM d’après le roman de Takagi Nobuko, sorti en 2009.

Le plus frappant est la façon dont les structures traditionnelles du conte y sont investies par un impératif de réalité quasi naturaliste. On retrouve le même souci de réalité et d’authenticité, et avec une place toujours aussi importante accordée à l’imagination, non comme moyen d’évasion, mais comme voie d’exploration.

L’intérêt du film vient de la manière dont l’animation prend place dans le dispositif narratif pour lui donner du sens, dans la mesure où elle permet un jeu temporel permanent, et une imbrication très précise du passé et du présent, un fonctionnement de la temporalité par strates (le Moyen-Âge, l’après-guerre, aujourd’hui) qui donne son épaisseur au récit.

Takashi Koike (1968-)

Pur produit de Madhouse où il commence comme intervalliste en 1988, Koike fait partie des disciples de Kawajiri, dont il adopte le style tranchant et les ombres noires. Vite reconnu pour ses talents d’animateur, il participe comme animateur principal ou réalisateur à partir du début des années 2000 à plusieurs projets phare, dont Memories, Blood the last vampire, The Animatrix et la séquence de Kill Bill. Il réalise finalement son premier long-métrage pour le studio avec Redline, en 2009, un film de genre dans la droite ligne de son maître.

Makoto Shinkai (1973-)

Il fait des études de littérature japonaise, mais passionné depuis toujours pas les mangas et les dessins animés, en particulier ceux de Miyazaki (Le Château dans le ciel). En 1996, travaille comme graphiste autodidacte à Falcom, créateur de jeux-vidéos spécialisé dans les jeux PC (par opposition aux jeux de console) jusqu’en 2001, où il quitte son poste de web-designer qu’il trouve trop limité, pour travailler comme free-lance.Il réalise le court-métrage Kanojo to kanojo no neko (1999) seul avec sa compagne Mika Shinohara (décors, illustrations) mélange de techniques d’animation numérique

Il compense l’animation très limitée sur Flash par un montage vif et puissant, alternant plans fixes et contemplatifs à des inserts rapides, utilise avec force les cartons de dialogue, pour créer mélange de poésie et d’humour, tonalité qui fait son style (influencé par Hideaki Anno).

Il est repéré par le producteur Hagiwara Yoshihiro, qui lui offre de financer son film suivant au sein de son studio Mangazoo. Shinkai réalise alors Voice of a distant star (2001) avec peu de moyens, mais la qualité des décors et des effets spéciaux (lumière!) compense les défauts d’intégration 3D ou d’animation. Le moyen-métrage (OAV) obtient un très grand succès, ce qui permet à Shinkai de créer son propre studio, Comix Wave, et d’y lancer la production de La tour au-delà des nuages (2004).

Ces œuvres reprennent un ton très ancien de la littérature japonaise, le mono no aware, ou sentiment de l’éphémère, représenté traditionnellement par les cerisiers en fleurs, qui figurent ici le passage du temps qui séparent inexorablement les amants.

Keiichi Hara (1959-)

Après un court passage dans un studio où il s’est fait embauché à la sortie de son école d’art (Tokyo Design Gakuin), Hara rentre à Shin-Ei Production. C’est la structure qui prend la suite en 1976 de A Production, le studio créé par Kusube à son départ de la Toei. On y produit les deux séries parmi les plus populaires à la télévision japonaise : Doraemon (1979) et Crayon Shinchan (1992). Hara se trouve au poste de réalisateur/storyboarder/directeur de l’animation sur la majeure partie des épisodes et des films de la deuxième franchise.

Le long-métrage de 2001, L’appel de la forêt : l’empire contre-attaque, remporte une succès critique et public important.

En 2007, Hara réalise son premier projet personnel en solo, Un été avec Coo, puis en 2011 Colorful (Sunrise).

  • À lire

Sur Murakami et Azuma :

Un travail universitaire en anglais et un mémoire en français.

Azuma Hiroki, Génération otaku : les enfants de la postmodernité, Hachette Haute Tension, Paris, 2008.

Visioconférence « Génération Otaku » de Hiroki Azuma à l’université Paris 3

“A conversation between Hiroki Azuma and Doug McGray on literature, anime, and otaku culture in contemporary Japan”, août 2005, en ligne.

Sur la Nouvelle Vague :

Hu Gigi T. Y., « Independence in Japan », Animation World Magazine, vol. 4, no. 9, 1999

Japon une histoire de la Nouvelle Vague par Robbie Ordwell, septembre 2005, Cinémasie

Hosoda, le nouveau maître de l’animé, par Thomas Sotinel dans Le Monde, 28 août 2012.

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